J'ai
vécu ce soir un moment
étonnant. Pour la première
fois depuis peut-être dix ans, je suis sorti seul. Petit
concert dans un bar jazz du coin. Endroit sans prétention.
Plein de possibilités néanmoins.
Je veux dire: plus de possibilités que dans ma vie
"courante". Non que je ne fasse que travailler et subir l'invasion
consumériste qui en plus de bouffer le contenu du
portefeuille, a tendance, et on le dit trop peu, à bouffer
notre montre (petite morale, en passant: jetez-la, vous n'aurez
plus rien à perdre).
J'ai une vie aussi, à côté de toutes les
contraintes, mais j'ai une telle détermination
à faire tout ce que je veux faire de ce temps qui m'est
imparti, que du coup je le fais comme un forcené,
directement braqué sur mon but, sans explorer les
potentialités des situations. Quitte à tourner en
rond sans m'en apercevoir.
Ce soir, les potentialités, ce n'étaient pas
celles qui s'offraient dans les regards hasardeux d'une blonde
protoypale, ou d'une brune prototypale qui discutait avec (elles
n'étaient pas si prototypales, j'exagère, je dois
vouloir les voir ainsi, tout de suite, pour aller jusqu'au bout de
mon idée).
Ce n'était pas non plus l'horizon merveilleux de la
musique, ni le sourire aux lèvres des clients, ni les
lumières savamment suspendues pour rien montrer et tout
voir...
Ce soir, la potentialité, c'était de ressentir un
moment comme j'en ai connu tant. Et de me sentir presque plus
heureux qu'autrefois dans cette situation familière; la
ré-éprouver jusque dans le détail de toutes
mes sensations: le nez planté dans la bière (un verre
seulement, mais dégusté), les mains caressant la
table en bois ou dans les cheveux, doucement. Mes cils doux. La
bouche légèrement tirée vers le haut, juste ce
qu'il faut pour ne pas se sentir regardé comme un solitaire
malheureux, ou pire: en quête.
La potentialité, ce soir, c'était
d'éprouver une sensation très familière sur
laquelle je me sentirais presque d'écrire quelques
mots (non, pas là, je ne vous en ai rien dit, je
vous détaille une pensée incidente). Moi qui ai
habituellement tant de mal à écrire sur ce que je
vis. C'est vrai, je snob toujours ce que je connais
déjà, c'est une maladie. J'utilise l'écriture
comme un âne, forcément tétu, me
forçant à découvrir des territoires que
je ne connais pas, ce qui n'est pas sans m'intimider
profondément, parfois...
La potentialité, ce soir, c'était d'écrire
de façon libre, au coeur d'une sensation réelle. Et
ce n'est pas tous les jours que le réel est une
liberté, surtout vis à vis de soi-même.
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